Street Fighter II : la moitié des personnages trouvée dans le bac jaune

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Je m’adresserai ici aux gens qui ont passé une partie de leur enfance ou de leur adolescence dans les années 90. Si tu fais partie de ceux-là, il y a peu de chance que les mots « Street Fighter II » ne t’évoque pas au moins une après-midi de nervosité sudoripare devant une télévision à tube cathodique. Mais sais-tu que l’essentiel des personnages sont en fait d’habiles recyclages de matériaux déjà existants ?

Ryu,  le personnage principal, représente un aspect traditionnel du guerrier nippon, celui qui accomplit le Musha Shugyô (grosso modo, le voyage du combattant), au cours duquel le pratiquant d’art martiaux doit trouver sa voie, et chercher à se mesurer à de nouveaux adversaires afin d’éprouver sa technique sans jamais stagner. Il reprend ici globalement la figure du véritable Miyamoto Musashi, épéiste mythique, équivalent de Roland ou Jeanne D’arc pour le pays du Soleil Levant, mais aussi celle de Masatatsu Oyama, fondateur du karaté kyokushinkai et grand amateur d’entraînements dans les montagnes (il est notamment connu pour s’entraîner contre des taureaux). Ryu reprend en outre l’art martial de Ken le Survivant, l’Ansatsu-ken, soit l’art des assassins. Ryu signifie « dragon », animal-totem phare du monde des arts martiaux (on va y revenir), et son homonyme, Ryû, se traduit comme « école » ou « technique »… ce qui est amusant, puisque son rival, Ken, qui est aussi son miroir, signifie techniquement « sabre », « poing » et par extension la technique ou l’art qui en découle.

Musashi, Mas Oyama, et leurs fils transgénique.

Musashi, Mas Oyama, et leur fils transgénique.

 

Mais ce n’est pas le seul emprunt que Street Fighter fait à Ken le Survivant. Vega (Balrog en Vo, référence à Tolkien, bien sûr), le torero-ninja espagnol reprend avec exactitude les traits d’un personnage ultra secondaire, un combattant « démon » (loule) du pays Ashura : natte, masque, style aérien et caractère sadique… tandis que Rolento, présent uniquement dans le premier volume du jeu, puis personnage récurrent de la série Alpha, copie le « Colonel » des aventures de Kenshiro à Golan… et en poussant, on devine que Blanka est un croisement entre Devil et l’Enfant Sauvage.

Does it ring a bell ?

Shura et Vega, les cousins acrobates sadiques

 

Le colonel et Rolento, vers une sociologie du militaire borgne et sanguinaire

Le colonel et Rolento, vers une sociologie du militaire borgne et sanguinaire

 

Devil dans Ken, l'Enfant sauvage de Truffaut, et Blanka de Street Fighter, tarzans ratés.

Devil dans Ken, l’Enfant sauvage de Truffaut, et Blanka de Street Fighter, tarzans ratés.

 

Évidemment, on ne s’arrête pas là : le jeu va puiser son inspiration dans d’autres produits nippons: Guile est un savant mélange de deux personnages de JoJo’s Bizarre Adventure, le nazi Stroheim et le français bizarroïde Jean-Pierre Polnareff (oui… et qui lui-même servira de base à Benimaru dans King of Fighters, mais on s’égare). M. Bison (Vega en VO) est quant à lui complètement pompé sur deux personnages : le général Wakizashi (un des méchants de Riki-Oh, un manga de baston), et bien sûr Kato, le démon dévoyé de l’œuvre multimédia Megalopolis.

Un Guil s'est caché parmi ces Stroheim. Sauras-tu le retrouver ?

Un Guile s’est caché parmi ces Stroheim. Sauras-tu le retrouver ?

 

Kato, Wakizashi et Bison/Vega. Je crois que le terme, c'est "abusé".

Kato, Wakizashi et Bison/Vega. Je crois que le terme, c’est « abusé ».

 

Mike Bison contre Mike Tyson

Mike Bison contre Mike Tyson

 

Dans le genre inspiration culturelle, les moins alertes auront tout de même compris que Fei Long est en fait Bruce Lee, et que Balrog est en fait Mike Tyson… c’est encore plus claire en Vo puisque son nom est M. (comme Mike) Bison, mais l’éditeur américain, craignant le procès, a interverti les noms des méchants… la présence de véritables combattants ne doit pas étonner : à l’époque où l’UFC n’existait pas, la grande question des cours d’écoles et des bancs des cours de philo était : « Et si un maitre en kung-fu rencontre un champion de boxe, qui gagne à la fin ? »…

Bruce Lee... ha non, Fei Long.

Bruce Lee… ha non, Fei Long.

Enfin, pour les choses plus floues, le personnage de Sagat est le résultat prismatique de différentes inspirations: premièrement, exprimer la quintessence du champion de Muay Thai, l’art martial ancestral de la Thaïlande, mais aussi trouver le contrepoint parfait à Ryu. En effet, dans la mythologie martiale, le dragon est toujours opposé à un autre animal-totem, le tigre, opposition que tu retrouves dans le fameux film d’Ang Lee dans lequel Chow-Yun Fat est chauve mais beau quand même. A ce moment, tu ne t’étonnes pas que toutes les attaques de Sagat s’appelle « Tiger quelque chose », et qu’il soit présenté comme le rival de Ryu.

tigre et dragon

Dragon contre Tigre, une opposition essentielle dans la philosophie martiale.

 

Comme tu le vois, les personnages les plus mythiques du jeu de combat sont en fait un savant recyclage de personnages, de concepts, voire de personnes réelles… ce qui n’empêche paradoxalement pas le jeu d’avoir révolutionné le genre, avec la sanctification des quarts de tour, ou bien LA grande nouveauté: LA FILLE ! (ha oui parce que Chun Li est la grande sœur spirituelle de toutes les héroïnes de jeu).

Chun-Li, le point de départ des héroïnes en pixels, bien avant les boobs pyramidaux de Lara Croft.

Chun-Li, le point de départ des héroïnes en pixels, bien avant les boobs pyramidaux de Lara Croft.

 

Comme quoi, les jeux vidéos, c’est compliqué.

Hyper cordialement,

NXF

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