Shadow of the Colossus : c’est aussi en se faisant chier qu’on s’amuse.

Les jeux vidéos c’est comme les Musulmans. Dès qu’une tuerie a lieu dans le monde ce sont les premiers accusés. N’en déplaise à Claire Gallois, Jean-François Copé et Manuel Valls.

Les jeux-vidéos ce ne sont pas seulement des gens qui se tirent dessus, se mettent des coups de poings, se font des passes ou volent des voitures. Bon d’accord, c’est beaucoup ça, et ce ne sont pas les pubs en devanture des sites spécialisés qui vous feront penser le contraire. En ce moment, les réclames virales les plus fréquentes sont celles d’Assasin’s Creed 3 et Call of Duty je-ne-sais-plus-combien où en à peine une minute le spectateur sera gavé d’hélicoptères, d’explosions d’immeubles, d’acrobaties, d’égorgements d’ennemis etc. Pourtant, certains jeux proposent une expérience différente.

Shadow of the Colossus (Wanda to Kyozo soit « Wander et les Colosses » dans la langue de Ryu) fait partie de ces exceptions. Sorti sur PlayStation 2 en 2005, développé par la team ICO, équipe passée experte dans ce genre d’ovni vidéoludique, le jeu se place dans l’âge d’or de la console, c’est-à-dire assez longtemps après la sortie de cette dernière pour que les développeurs la poussent à ses limites et suffisamment éloigné de l’arrivée de la prochaine machine pour que le jeu n’ait pas l’air obsolète à sa sortie. La PS2 peut se vanter d’avoir un très vaste parc d’excellents jeux parmi lesquels Metal Gear Solid 2 , GTA Vice City, la série Pro Evolution Soccer, Final Fantasy XII, KIngdom Hearts 2, Soul Calibur 3, Gran Turismo 4 pour ne citer que les plus évidents. Sortir du lot, sur cette console, c’est une gageure. Et pourtant SOTC réussi ce pari. Comment ? Difficile à dire. Graphiquement, techniquement, scénaristiquement, ou même en ce qui concerne la durée de vie, ce n’est pas à se taper le cul par terre. L’histoire tient sur une feuille de papier toilette (Vous devez, pour ressusciter votre copine, tuer 16 colosses après avoir été parachuté dans une terre oubliée et interdite) ; visuellement c’est joli et maitrisé, mais même pour l’époque, on trouve mieux, plus fin, plus fouillé ; à la prise en main, on ne peut pas dire que ce soit l’extase. Wander court mal, saute mal, et paraît aussi souple qu’un personnage de GTA. Si vous n’avez jamais joué à GTA, imaginez que le simple fait de vous déplacer à pied est un calvaire. Et dans un jeu où, précisément, courir, sauter, taper, s’accrocher, fait partie de votre quotidien et conditionne votre réussite dans le jeu, on peut se dire que ça sent le pâté. Pour le finir, même en jouant mal, comptez entre 15 et 20 heures, ce qui, pour cette console, est quasiment une insulte à votre porte-monnaie.

Aglo !

Et pourtant, malgré tout cela, Shadow of the Colossus (SOTC pour les intimes) est un jeu complètement dingue. Mais c’est d’abord une histoire d’ennui. Lassés de jouer à Soul Calibur 3 (même avec la sélection aléatoire des personnages), bloqués à Gran Turismo 4, LCS et moi nous sommes rabattus sur ce jeu, en quête d’un truc pas trop long nous permettant de jouer à deux tout en disant des âneries. Avec ses longues chevauchées dans la plaine et ses combats parfois interminables, SOTC remplissait basiquement toutes ces conditions, dans cet esprit très 90s de « je te passe la manette dès que ça me gave ». Le principe est simple : trouver un colosse, tuer le colosse. Ceux-ci se trouve en moyenne à un bon quart d’heure de route en connaissant le chemin, 30 à 45 en galérant parce que vous picolez en même temps (je vous laisse deviner quelle était notre méthode). Et dans SOTC, vous n’avez que ça à faire, de galoper. Pas d’ennemis, pas vraiment beaucoup de phases plate-forme (du moins pas tant que vous êtes assez loin des colosses). Et galoper, c’est super cool. Pourquoi ? Agro (prononcez « Aglo »), votre fidèle destrier, un grand cheval noir complètement élégant et bénéficiant d’une animation d’excellente qualité. L’animal accélère, boite sur les chemins difficiles, se cabre devant les obstacles, bref, il semble s’adapter et réagir différemment à chaque instant. Il semble vivant. Les créateurs du jeu ont bien assimilé un principe évident depuis les GTA. Une longue phase de déplacement dans un jeu n’est pas forcément synonyme d’ennui si c’est bien fait. Dans <GTA>, tous les joueurs ont déjà branché le jeu simplement pour le plaisir de prendre une caisse d’enfer, de mettre la radio de leur choix et de se balader dans des décors incroyables. Peu importe la balade pourvu qu’on ait la ride, voilà un adage qui aurait plu au rappeur Aelpéacha. Dans SOTC, le principe est le même.

sotc_desert

Chevaucher sur le dos d’Agro procure un plaisir simple auquel on prend vite goût. Les développeurs ont exploité une faille très simple du jeu vidéo, où jusqu’ici les galops étaient de véritables calvaires. Il est amusant d’ailleurs de noter que les créateurs de GTA se sont par la suite inspirés de Shadow of the Colossus pour Red Dead Redemption qui lui aussi propose d’immenses balades à dos de bourricots en tout genre. Votre cheval c’est votre seul ami et le seul être vivant qui vous accompagne. La voix qui vous parle est un spectre, votre copine est toujours morte, et les colosses ne décrochent pas un mot. Les seuls autres créatures que vous croiserez sont des oiseaux et des lézards. Autant dire que vous vous attacherez à la pauvre bête comme un GI à une chèvre afghane. LCS a d’ailleurs failli verser quelques larmes quand vous êtes séparés de votre canasson à la fin du jeu.

Bref, tu l’auras compris, jeune bipède, SOTC est un jeu d’ambiance. Je me permets de te tutoyer parce qu’on est au 4ème paragraphe et qu’à ce stade-là on peut se considérer comme intime. Dès le début, tu sais que tu vas mal finir, c’est ce que t’annonce la voix qui te guide. Tu comprends rapidement que ce que tu fais est très très mal. Un bon tiers des colosses que tu vas zigouiller ne se montreront absolument pas agressifs envers toi tant que tu leur auras pas décoché la première flèche. Certains, même, continueront de t’ignorer pendant que tu les dépèceras allègrement, te laissant une impression bizarre au fond de ton âme pure. Tu as vraiment le sentiment de briser l’équilibre d’un monde pour ta pomme – ce qui n’évite pas non plus la grisante sensation de vaincre beaucoup plus grand que soi. En effet, vos « ennemis » sont généralement de taille monumentale, suffisamment en tous cas pour que vous deviez grimper le long de leur pelage pour trouver leur(s) point(s) faible(s). Chevauchez à dos d’Agro pour faire la course avec un dragon pour sauter sur une de ses ailes en plein galop, et lui courir le long de la colonne vertébrale alors qu’il s’envole vers les nuages procure d’intenses sensations. Ravagez à coups de glaive une espèce de taureau après l’avoir fait tomber dans un ravin te procurera aussi une intense satisfaction de chasseur. J’arrête le tutoiement, tu commences à te faire des idées.

Plaisir Lent

Mais l’essentiel n’est pas là. Le plaisir, dans Shadow of the Colossus, c’est comme des pâtes. C’est un sucre lent. Car tout est lent. Les scènes sont contemplatives. Les déplacements sont poussifs. Les combats sont intenses, mais vous devrez passer un temps considérable à vous cacher pour regagner votre énergie, et surtout observer les mouvements de votre adversaire pour élaborer une stratégie. La maniabilité étant ce qu’elle est, vous devrez souvent vous y prendre à plusieurs fois pour réussir quelque chose. Jouer à SOTC, c’est donc s’armer de patience et de courage, deux qualités rarement sollicitées par les jeux de la dernière génération où l’assistanat du joueur le place dans une situation de confort pour le pire et le meilleur.

Le plaisir procuré par SOTC n’est pas immédiat, c’est un peu le même que celui que l’on peut avoir en lisant un livre. Il se ressent sur la durée. C’est un tout autre rythme que les autres produits du marché. C’est une sorte de pause au milieu de tous les autres softwares, où il faut courir, sauter, tirer, taper, voler des voitures. Même si ça aussi, c’est très très très bien. Mais ça mes chers petits, c’est une autre histoire.

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