Fan-service, de la chantilly sur du caca, ca reste de la chantilly, n’est-ce-pas ?

Dans le monde merveilleux des termes anglophones qui veulent dire tout et n’importe quoi et qu’on a eu la flemme de traduire parce que les geeks sont aussi poètes que propres, le terme « fan-service » fait partie du langage vernaculaire de l’internet sale, boutonneux et désespérément masculin. De nature péjorative, le fan-service peut pourtant être source d’émerveillement.

Le caca

Ce délicieux terme est en quelque sorte un mot valise. A l’origine, il signifie tout ce qui, dans une œuvre culturelle quelle que soit sa nature, est destiné à simplement plaire au récepteur de l’œuvre, mais sur un plan tout à fait artificiel. Le fan-service se caractérise par deux choses : sa gratuité et son inutilité quant au déroulement en propre de l’œuvre. Réapparition de personnages appréciés, abus de références et de private-jokes, images subliminales, tout ce qui est rajouté simplement pour satisfaire basiquement le spectateur sans réelle justification, est potentiellement considéré comme du fan-service. Cela va donc, de la réapparition en image de synthèse d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator 4, avec son fameux thème musical, à la présence de Colin Firth dans n’importe quelle comédie romantique destinée aux femelles, en passant par l’ensemble de la trilogie Matrix. (J’aurais pu aussi citer les plans sur Stan Lee dans les films Marvel, la présence d’un Amérindien expert en art-martiaux dans Le Pacte des Loups, ou la reprise de la musique de Pulp Fiction dans Taxi). Le fan-service est cependant, selon l’abus de langage commun, employé principalement pour désigner la présence d’éléments à caractère sexuel. Le cul si vous préférez. Personnages féminins en maillot de bains, scène d’amour, cadrages insistants sur les attributs physiques… l’article wikipédia est curieusement très détaillé sur le sujet. Ha les geeks ne reculent devant rien pour faire avancer la science. Si vous voulez un exemple simple de ce type de fan-service, prenez le film d’animation Street Fighter 2, sorti en 94. Adapté d’un jeu, le concept est lui-même totalement fan-service. On a en effet du mal à justifier le scénario : un dictateur d’un pays asiatique imaginaire aux pouvoirs psychiques démoniaques (!), enlève les pratiquants d’arts martiaux les plus forts du monde (!), pour en faire des machines à tuer et lever une armée invincible (!). Au milieu du film, l’un des deux personnages féminins prend une douche et est montré sous tous les angles. Elle se battra ensuite en culotte et soutien-gorge contre un torero-ninja espagnol armé d’une griffe (!!). La dite-scène de douche, totalement gratuite, est purement à l’usage voyeuriste des cohortes d’adolescents qui avaient fait de Chun-Li (c’est son nom), le premier fantasme vidéo-ludique. Vous avez compris, le fan-service, dans ce sens-là, se résume à l’assouvissement de bas-instincts.

chun-li-naked-fan-service

Ceci est un plan nécessaire au bon déroulement de l’histoire

La chantilly

Pourtant, le fan-service peut aussi être une qualité en soi. Bien placé, bien utilisé, il peut devenir une force autonome qui permet à l’œuvre de se transcender. Que serait Kill Bill sans ces références visuelles gratuites, que serait Top Gun sans cette partie de volley, que serait Love Actually sans Hugh Grant dansant dans son appartement, que serait n’importe quel film d’action sans au minimum, un chinois (généralement interprété par un hawaiien) qui fait du kung-fu ? Il arrive aussi que le fan-service puisse venir au secours de pièces qui manquaient de qualité à la base. Je prendrais ici deux exemples issus de ma propre expérience, en l’occurrence deux jeux Playstation 3.

the-stranglehold-fan-service

J’ai toujours rêvé d’être un chinois

 

Le premier c’est The Stranglehold. Il s’agit d’un jeu de tir en vue à la troisième personne sorti en 2007, qui ne se distingue ni par ses graphismes si la nouveauté de son style. Si le jeu propose une expérience hypernerveuse et rythmée, on ne découvre rien de neuf par rapport à son modèle Max Payne, produit en 2001 et référence en la matière. On pourrait même parler de plagiat éhonté. Le truc complètement cosmos en revanche, c’est que le jeu est la suite d’un film de John Woo, A toute épreuve (Hard-Boiled à l’international et 辣手神探 dans la langue de Bruce Lee). Le joueur y incarne le mythique inspecteur Tequila, interprété par l’ultracharismatique Chow Yun-fat. La communauté des joueurs étant majoritairement composée des « kidz » (soient, ceux qui on grandi dans les années 90), imaginons un instant que l’on propose un produit décent, où chacun pourra entrer dans la peau de la plus grande action-star chinoise de cette décennie. Bingo. Le jeu est court, relativement moche, pas innovant pour deux dollars, et pourtant tout n’est que joie. Pouvoir se mouvoir dans la peau de l’ « Alain Delon asiatique » comme on l’appelle de l’autre côté du soleil représente une expérience indescriptible pour les fans, qui s’imaginaient depuis l’enfance surfer sur un bar tout en vidant des chargeurs illimités de pistolets automatiques sur des hordes de chinois patibulaires. Le jeu ici assouvit les rêves des cours d’écoles.

Hatatatata

Hatatatata

Le deuxième, c’est Fist of the North Star : Ken’s Rage (Hokuto Musou dans la langue de Ryu), énième adaptation vidéo-ludique de la série Ken le Survivant, œuvre post-mythique qu’il s’agisse de la bande-dessinée ou du dessin-animé. Classique dans son genre « beat’ em all » (soit : des nuées d’ennemis arrivent vers vous et vous devez les taper jusqu’au dernier pour avancer), le jeu est relativement laid et répétitif et son personnage principal, le mortel Kenshiro, est souple comme Benoit 16 et agile comme ta mère. Et pourtant, tout n’est que joie. Le soft permet de revivre milles et uns chapitres de la première partie de la série, assez fidèlement respectée. Les techniques du Hokuto Shinken, l’art martial fictif de Ken sont toutes bien présentes, et quand le personnage applique une attaque spéciale sur un boss, la générique du dessin animé se déclenche. A tout moment, le jeu semble te vomir ceci au visage : si tu n’es pas obsédé depuis des années par l’univers post-apocalyptique inventé par Tetsuo Hara et Buronson, passe ton chemin. Ken’s Rage est absolument inintéressant pour un non-initié, alors que le fan, même celui qui n’accrocherait pas au jeu, se sentira l’obligation morale d’y perdre plusieurs dizaines d’heures de sa vie. HATA !

Dans l’univers du jeu-vidéo, ce type d’exemple est fréquent. Une des dernières pièces sorties, Metal Gear Rising relève tout à fait de cette logique, puisqu’elle propose d’incarner Raiden, personnage secondaire et non-jouable de Metal Gear Solid 4, dans sa version cyborg-ninja. Si tu as lu cet article depuis le début, tu as compris. Le seul concept de cyborg-ninja est une de ces putasseries typiquement fan-service. Les Cyborgs c’est cool. Les ninjas c’est cool. Si on faisait d’un personnage sans charisme, que tout le monde détestait depuis Metal Gear Solid 2, un cyborg-ninja-VENGEUR ? Désormais, tout le monde est amoureux de Raiden et se moque de la raideur de Snake, le héros canonique de la série. Pensez-vous, il ne sait même pas sauter, et il se bat encore au pistolet à silencieux, alors que son successeur bondit comme un chat cocaïné et découpe au sabre des dizaines de robots géants, là où son aîné avant toutes les peines du monde à se débarrasser d’un seul. Lol, comme on disait sur l’Internet en 2005.

Le Fan-service savamment dosé, pertinemment placé permet à une œuvre de se transcender, d’avoir un « plus » indéniable qu’elle n’aurait pas eu sans ces ajouts pourtant superflus. Sans ce titillement de la fibre sentimentale du fan, The Stranglehold ne serait qu’un jeu de tir générique de plus, et Ken’s Rage ne serait qu’un jeu d’action innommable. Grâce à ce vernis, le produit culturel se connecte facilement au cortex du joueur et lui permet de vivre une expérience beaucoup plus intense. Le fan-service agit alors comme une couche de chantilly dans un chocolat viennois : une bonne crème rend succulent un chocolat passable. L’industrie a parfaitement compris ce principe, il n’y a qu’à observer le nombre de suites et de spin-offs qui fleurissent, pour le meilleur et souvent pour le pire.

, 5 Commentaires

Cultive également ton style avec notre ami Tostadora.fr